Auriez-vous été consacrée prêtresse ?
On ne devenait pas grande prêtresse en le demandant : un signe vous désignait, puis on vérifiait trois fois. Deux textes mésopotamiens racontent la suite. Sept questions, chacune à côté de ce que le texte dit.
Le premier texte est un cylindre d’argile trouvé à Ur : le roi Nabonide y raconte comment il a consacré sa fille grande prêtresse du dieu-lune, vers 554 avant notre ère. Le second vient d’Emar, en Syrie, au XIIIᵉ siècle avant notre ère : il règle jour par jour l’installation de la prêtresse du dieu de l’orage. Répondez pour vous-même ; rien n’est envoyé nulle part.
D’où viennent ces textes, et ce qu’ils ne disent pas
Le cylindre de Nabonide (Yale, YBC 2182) a été trouvé à Ur. Le roi y dit que la fonction était oubliée « depuis des jours lointains », qu’il a retrouvé une stèle ancienne montrant une grande prêtresse avec ses insignes, et qu’il a tout refait d’après elle. Sa fille est purifiée, vouée au dieu Sîn et à la déesse Ningal, puis conduite dans le sanctuaire. L’édition et la traduction anglaise sont en accès libre sur oracc.org/ribo/Q005431.
Le rituel d’Emar (tablette Emar 369, XIIIᵉ siècle av. J.-C.) a été publié par Daniel Arnaud en 1986. Nous l’avons lu en entier dans la traduction de Daniel E. Fleming, The Installation of Baal’s High Priestess at Emar, Harvard Semitic Studies 42, Atlanta, 1992, p. 49-59 ; les citations sont traduites par nous de son anglais, avec le numéro de ligne. Le déroulement :
- La désignation et l’onction (l. 1-6). « La fille de n’importe quel fils d’Emar peut être désignée » (l. 3, p. 49). Le même jour, on prend de l’huile fine du palais et du temple et on la lui met sur la tête. Le devin reçoit un sicle d’argent.
- Le jour du rasage (l. 7-21). Un bœuf et six moutons partent en procession, avec « l’arme divine » et les chanteurs devant. On la rase « à l’ouverture de la porte de la cour » (l. 9, p. 50). C’est son père qui porte l’arme divine. Le soir, nouvelle onction à la porte du temple, puis on la ramène dans la maison de son père.
- Le jour de la sanctification (l. 22-28). On couche la déesse NIN.KUR dans la maison du père et on pose sur elle un vêtement de laine rouge venu de son temple. Quatre tables sont dressées pour les dieux, dont deux à terre « pour les dieux d’en bas » (l. 24-25, p. 51).
- Le jour de l’installation (l. 29-48). Cette fois c’est elle qui porte l’arme divine. Elle verse de l’huile fine sur la pierre dressée de la déesse Hebat. Avant la veille du soir, « on assiéra la prêtresse sur son trône » (l. 40, p. 53) : deux boucles d’oreilles en or de la maison de son père, l’anneau d’or du dieu à la main droite, une coiffe de laine rouge. Deux de ses frères la portent sur leurs épaules. « Les anciens de la ville tomberont à ses pieds » (l. 44, p. 54) et lui offrent une épingle d’argent.
- Les sept jours (l. 49-58). Chaque jour, deux moutons sont offerts dans sa maison. À son banquet, elle présente au dieu de l’orage et à Hebat deux figurines d’or. La prêtresse précédente, la prêtresse de Dagan et les rois reçoivent chacun une table et une part de viande.
- Le dernier jour (l. 59-75). NIN.KUR se relève et repart. Quand la prêtresse quitte la maison, « on lui couvrira la tête comme à une mariée » d’une écharpe de couleur de la maison de son père ; « ses deux servantes l’embrasseront comme une mariée » (l. 61-62, p. 56). Procession à la torche jusqu’au temple. Les anciens lui donnent un vêtement, un lit, une chaise et un tabouret. Sa sœur lui lave les pieds ; on met un anneau d’argent dans l’eau, et la sœur le garde. « La prêtresse montera sur son lit et se couchera » (l. 75, p. 57).
- Sa part, et sa mort (l. 85-94). Orge, laine, huile, vin, fruits, sandales, pour un an. « Quand la prêtresse va à son destin » (l. 91, p. 59), on sacrifie un bœuf et un mouton dans la maison. Ses biens reviennent à la maison de son père : « la ville ne reçoit rien » (l. 94, p. 59).
Ce que les savants discutent. Fleming traduit la ligne 2 par un tirage au sort, mais avec un point d’interrogation : « lots(?) » (p. 49). Walther Sallaberger, dans son compte rendu (Zeitschrift für Assyriologie 86, 1996, p. 144), y lit après Manfried Dietrich le vase d’huile de l’onction, et pense que la prêtresse avait été désignée avant, par le devin. Il rapproche l’onction de la tête et le voile des rites de mariage de la Syrie ancienne. Le texte ne dit nulle part ce qui se passe après le coucher : c’est l’installation dans la maison du dieu qui est décrite avec les gestes d’un mariage.
Ce que nous n’avons pas trouvé. On rattache souvent ces consécrations à Ishtar. Les deux textes que nous avons lus concernent le dieu-lune à Ur et le dieu de l’orage à Emar. Nous n’avons lu aucun rituel de consécration d’une prêtresse d’Ishtar, et nous n’en avons donc rien tiré.